La réalité des premiers départs

« Dans quelques minutes, on sera à l’aéroport. » me dis ma mère. Je sens l’angoisse monter dans ma gorge. La tempête dehors s’intensifie rapidement, tout comme celle dans ma tête. C’est probablement la dernière neige que je verrai cette année. La voiture se gare. Je tente de garder mon calme et je sors récupérer mes bagages.

On dit de moi que je suis brave. Que je suis si courageuse de partir à l’aventure, comme ça, toute seule, de l’autre côté de l’océan Atlantique. On dit que je suis forte, belle et ambitieuse. Pourtant, j’ai seulement l’impression d’être une folle en ce moment. Je ne me trouve pas brave, ni courageuse, ni ambitieuse, et encore moins forte. Je me sens complètement idiote d’avoir pris cette décision à seulement deux semaines du départ. Voilà comment je me sens!

Je regarde les flocons danser par la fenêtre de l’aéroport, en espérant que ça me calme un peu. Mais le truc c’est que je ne peux pas me calmer. Il est 11h, exactement 3 heures avant mon vol et c’est maintenant que je réalise pour vrai ce qui se passe. Mes bagages sont enregistrés, je ne peux plus reculer à présent. Dans une main, j’ai mon sac de jour et dans l’autre repose mon billet d’avion. Un aller simple pour Madrid. Aller simple ça veut dire sans retour, sans date de fin. Ça veut dire que j’ignore totalement quand je remettrai les pieds chez moi. Que je laisse tout derrière sans savoir quand la « vie normale » me rattrapera. Par-dessus tout, ça veut dire plonger dans le néant. Tête première, sauter dans l’inconnue. Les yeux fermés, prendre la main d’un étranger. Naïve, mais pas trop, écouter les histoires des locaux. Le cœur ouvert aussi grand que les yeux, se nourrir de toute la beauté du monde et me laisser guider par mes envies. Tout ça m’enchante, mais me fait terriblement peur à la fois.

Je m’apprête à passer la sécurité et j’envoie un dernier au revoir à mes parents. L’angoisse me serre le cœur. De toutes les histoires de voyages que j’ai lu, jamais personne ne parlait de toute la crainte qu’engendre un premier départ. Je suis prête pour des mois loin de la maison, mais rien, ni personne n’aurait pu me préparer à la réalité d’une première aventure.

Le nez collé contre la vitre, je regarde les avions prendre leurs envols en me demandant où ils vont, et si, à l’intérieur, il y a des gens comme moi, qui partent sans savoir quand ils reviendront. La tempête dehors c’est un peu calmé et celle dans ma tête aussi. Je m’installe et j’attends à ma porte d’embarquement. Il est 12h53. Comme je n’aime pas rester assise trop longtemps, je retourne  à la fenêtre pour observer la neige. Je me demande qui va s’ennuyer de moi en premier. Ou si quelqu’un va même daigner s’ennuyer un peu. Il y a quelques semaines à peine, je quittais mon ex en claquant la porte de la voiture en plein milieu du boulevard Pie-IX et mes parents divorçaient. Difficile de croire que je vais manquer à quelqu’un quelque part sur cette Terre. Je suis, étrangement, à la fois triste de cette constatation, mais aussi quelque peu heureuse, car c’est également ce qui m’a poussé à finalement partir.

« L’embarquement pour le vol AA157 à destination de Chicago débutera dans quelques instants. Veuillez vous présenter à la porte d’embarquement numéro 86. »

À l’écoute de ce message, je le sens enfin. Je le sens qui me traverse tout le corps, des orteils jusqu’à la pointe de mes cheveux. Je sens enfin l’adrénaline qui me rentre dedans. C’est vrai. Tout est réel devant moi. Je me dégage de la vitre, dit au revoir à la neige canadienne et me dirige vers la porte. Je ne me sens pas entièrement prête, et je ne le serai peut-être jamais, mais je sens que j’ai finalement rassembler suffisamment de confiance pour aller vivre la vie de voyageuse pour une durée indéterminée.

Je n’ai pas la moindre idée de ce qui m’attend de l’autre côté de l’océan mais je me sens soudainement incroyablement paisible. Au moment de monter à bord, j’ai l’impression de laisser tomber un énorme poids derrière moi. C’est toute mon angoisse qui restait coincé au fond de ma gorge. Elle reste ici, à Montréal.

Elle sera encore là à mon retour. Je sais très bien qu’on ne peut fuir si facilement. Mais je saurai l’affronter quand je reviendrai.

 

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s